mise à jour : 31-03-2010


cinet.chim


I. Introduction


re-création

Un anti-entretien avec Richard Feynman

Monsieur le Professeur...,

Appelez-moi Dick, comme tout le monde !

... auriez-vous un peu de temps à nous consacrer ?

Toute l'éternité, désormais, et dans les deux sens.

Que voulez-vous dire ?

Eh bien, vous souvenez-vous de ma théorie des positrons ? J'ai montré qu'il était possible, et parfois commode, de les représenter comme des électrons qui remonteraient le cours du temps. Ou, plus généralement, de considérer particules et antiparticules comme identiques - à ceci près que le temps s'écoule en sens inverse pour les unes et les autres... Ce n'est que dans notre monde macroscopique - votre monde maintenant - que le temps a un sens d'écoulement privilégié. Dans l'état virtuel où je me trouve désormais, rien ne m'empêche de me comporter comme mes chers positrons : je peux donc vous donner un anti-entretien, en remontant le temps. Ce sera évidemment plus commode si vous voulez m'interroger sur ma vie passée.

Pour passer de la science du temps au temps de la science, il pourrait être intéressant pour vos jeunes collègues de savoir comment vous avez mené votre carrière scientifique et géré votre temps.

Je ne comprends pas ces mots - "carrière", "gérer"... J'ai toujours choisi de me consacrer à ce qui m'intéressait vraiment. Quand il m'est arrivé de me trouver en panne d'idées ou de moyens, c'est parce que j'avais oublié de respecter ma règle de vie : négliger tout ce qui n'est pas l'essentiel - pour soi-même. J'appelle ça le Principe d'Irresponsabilité Sociale. Il est difficile de s'y tenir, mais c'est possible. En 1965, l'année où j'ai reçu le Nobel, mon ami Vicki Weisskopf m'a mis au défi : "D'ici dix ans, tu feras surtout de l'administration, ce qui veut dire que tu superviseras des gens dont tu ne comprendras plus le travail." Je l'ai pris au mot, et nous avons parié en bonne et due forme ; en 1975, il a bien dû me payer les dix dollars du pari, car je n'avais pas et n'ai jamais eu ensuite de "poste de responsabilité".

Est-ce cette disponibilité qui vous a permis d'être le pédagogue dont chacun s'accorde à reconnaître le talent ?

Mais pas du tout : je n'ai aucune idée sur la pédagogie. Je crois même que la meilleure façon d'enseigner est de n'avoir aucune philosophie et de faire un cours aussi chaotique et confus que possible, en utilisant à la fois tous les points de vue possibles. Avoir différents appâts sur plusieurs hameçons, c'est la seule façon pour accrocher cet étudiant, puis cet autre : si celui-ci se passionne quand vous parlez des aspects historiques de votre sujet et redoute le formalisme mathématique, un autre se reposera pendant ce temps et s'excitera quand vous passerez aux équations. Et heureusement que tous n'ont pas les mêmes intérêts - encore faut-il répondre aux attentes de chacun et ne pas uniformiser le style d'enseignement en se pliant à de pseudo-théories pédagogiques.

Pourriez-vous nous expliquer simplement les découvertes qui vous ont valu le prix Nobel en 1965 ?

J'ai essayé plusieurs fois et les lecteurs pourront juger. Mais au fond, je suis sceptique sur les résultats. Comme me l'a dit un jour un chauffeur de taxi qui m'avait vu à la télévision : "Moi, à votre place, tous ces journalistes qui voulaient comprendre votre travail en trois minutes, je leur aurais répondu que si c'était possible, ça ne mériterait sûrement pas le prix Nobel !"

Vous qui avez apporté des contributions majeures à tant de domaines différents de la physique théorique, y a-t-il des problèmes que vous êtes frustré d'avoir laissé sans solution ?

Non, pas vraiment, car ceux que je n'ai pas résolus, ou bien ne m'intéressaient pas, ou bien étaient et sont encore vraiment difficiles. Et je ne suis pas convaincu que le style de travail actuel des physiciens, exagérément techniciste, permette d'apporter des réponses satisfaisantes - à mon goût, tout au moins : mes jeunes collègues font avec virtuosité des calculs sophistiqués, et obtiennent des résultats, certes, mais où sont les idées et les images qui leur permettraient de comprendre vraiment ce qu'ils font ? Au fond, si, quand j'y repense, il y a quand même des problèmes qui continuent à m'agacer - mais ce ne sont pas les "grands" problèmes : par exemple, avez-vous remarqué que lorsque vous laissez tomber des spaghettis (crus !), ils se cassent presque toujours en trois morceaux, et rarement en deux ? Avec mon collègue Danny Hillis, nous avons passé un temps fou à tenter de comprendre pourquoi, sans succès ! Ca, ça m'énerve, parce que j'aurais dû y arriver...

Est-ce parce que vous vous intéressiez au temps et aux rythmes que vous êtes devenu un excellent batteur, spécialement du bongo ?

Mais non ! Que j'ai joué de la batterie ou fait du dessin d'art n'a rien à voir avec la physique théorique. Qu'on en finisse avec cet acharnement à prouver que les scientifiques sont des gens normaux parce qu'ils font aussi de la musique ou de l'art comme tout le monde. La science est une activité humaine normale, qu'elle soit ou non liée aux autres activités humaines normales !

En tout cas, vous n'avez pas eu le temps de vous ennuyer, et le temps n'a jamais dû vous sembler long ?

Si, une fois : pendant que je mourais.

Jean-Marc Lévy-Leblond ( Impasciences, ISBN 2-02-054137-8)